Le retour de l’inflation peut accélérer la construction européenne

3 min de lecture 14 juin 22

L’inflation qui vient pose un problème à la BCE dorénavant tiraillée entre deux objectifs, maintenir la stabilité des prix d’un côté et préserver l’intégrité de la zone euro de l’autre. En effet la Banque Centrale joue un rôle décisif pour éviter la fragmentation de la zone euro du fait de situations financières différentes entre les pays dits « frugaux » du Nord et les pays du Sud de l’Europe. Les achats massifs de dettes souveraines depuis quelques années ont permis de rassurer les marchés et de limiter les écarts de taux entre les pays européens. La politique des taux bas a également permis de baisser les coûts de financement. Mais cette politique était possible du fait d’un environnement non inflationniste. Maintenant que la crainte d’une inflation durablement plus forte se fait jour, la BCE ne peut poursuivre indéfiniment ses achats d’actifs et maintenir ses taux à de faibles niveaux sans prendre le risque d’alimenter une inflation déjà bien présente. Comment dans ces conditions les autorités européennes peuvent-elles rassurer le marché sur la soutenabilité des dettes de la France et de l’Italie ? 

Emmanuel Macron et Mario Draghi ont esquissé un début de réponse dans un article du Financial Times publié en décembre 20211. Cet article comprend un lien vers une note technique intitulée « Revising the European Fiscal Framework ». Il y est notamment question de la création d’une agence européenne de la dette vers laquelle seraient transférées les dettes souveraines européennes contractées en 2020 et 2021 en raison de la crise sanitaire, et pourquoi pas également celles liées à la crise financière de 2008 – 2009. L’agence émettrait elle-même de la dette sur les marchés pour dans un premier temps financer ses acquisitions de dettes souveraines et ensuite acheter de nouvelles émissions à l’échéance des premières dettes. Du fait de la signature européenne elle le ferait à des conditions meilleures que celles qu’obtiendrait chaque pays européen individuellement, en particulier les plus endettés. 

On imagine que cette mutualisation partielle des dettes européennes serait une première étape vers une généralisation du mécanisme qui permettrait de baisser durablement les coûts de financement de l’Italie et de la France pour les faire converger vers ceux de l’Allemagne. La BCE se trouverait ainsi déchargée de sa mission d’achats de titres de dettes souveraines et pourrait se consacrer pleinement à la lutte contre l’inflation en réduisant la taille de son bilan et en montant ses taux sans craindre de faire vaciller les pays du Sud, Italie en tête. 

La mutualisation des dettes européennes apparaît comme la seule méthode permettant de sortir des contradictions actuelles où l’on demande à la BCE de lutter contre l’inflation tout en facilitant le financement des Etats . Reste à savoir si les pays du Nord, et en particulier l’Allemagne, accepteront une telle évolution. Il est fort probable que malgré les réticences le projet aboutisse car c’est la condition pour que la banque centrale puisse lutter contre l’inflation. Il y a fort à parier que les pays du Nord ne renonceront pas à la maîtrise de l’inflation, ce qui les amènera à accepter le principe de la mutualisation des dettes. Pour ce qui concerne la France et l’Italie, on voit bien l’intérêt pour ces deux pays d’une telle démarche, et ce n’est pas un hasard si l’initiative vient de ces deux membres de la zone euro. 

Ainsi l’inflation sera sans doute à l’origine d’un moment décisif de la construction européenne car une dette commune est le signe d’une construction politique vraiment aboutie. 

1 Financial Times, 23 décembre 2021, Mario Draghi and Emmanuel Macron : the EU’s fiscal rules must be reformed.

Achevé de rédiger le 28 avril 2022, par Florent Delorme, Macro Stratégiste

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