Comment la dette émergente s’adapte à un contexte en pleine mutation

5 min de lecture 6 mars 26

La dette émergente a toujours été considérée comme une allocation tactique, mais les améliorations structurelles observées sur le plan de la crédibilité des politiques, de la discipline budgétaire et de la profondeur de marché en font désormais une composante essentielle d'un portefeuille diversifié. La dette émergente nous semble intéressante pour les investisseurs qui recherchent une allocation stable à une classe d'actifs soutenue par une forte croissance, une crédibilité croissante et des atouts en termes de diversification.

Jusqu’à présent, la volatilité et l’incertitude ont été les mots d’ordre des années 2020. Entre les droits de douane, les guerres commerciales et les tensions géopolitiques, les marchés ont dû faire face à un véritable déluge de défis. Il faut d’ailleurs noter que, tout au long de cette période, les marchés émergents ont fait preuve d’une grande résilience. Cela s'explique notamment par le fait que les facteurs de volatilité se situent avant tout sur les marchés développés et ont des répercussions à l'échelle mondiale. L’époque où les marchés émergents étaient considérés comme en proie à des risques spécifiques semble maintenant bien lointaine.

Les marchés émergents se négocient désormais avec une volatilité similaire à celle des marchés développés. Compte tenu des rendements toujours attrayants disponibles sur les marchés émergents, cela permet d'obtenir une performance ajustée du risque particulièrement attrayante.

En outre, le dollar américain a connu son plus faible début d’année depuis des décennies, et l’histoire nous enseigne que les actifs émergents ont tendance à bénéficier de tels environnements. Si la dépréciation du dollar n’est pas le seul moteur, elle a certainement contribué à la surperformance des obligations en devise locale. Plus globalement, la question est de savoir si nous assistons aux premiers stades d'une baisse cyclique du dollar. L'augmentation des déficits américains, le ralentissement de la croissance et les nouvelles dynamiques politiques laissent penser que le concept d'exceptionnalisme américain pourrait s'essouffler, ce qui pourrait entraîner une rotation vers les actifs des marchés émergents qui, eux, sont soutenus par des déficits moins élevés et une dette plus soutenable. 

Construire un cadre crédible

Cette évolution est sous-tendue par une transformation de la crédibilité des marchés émergents, tant sur le plan monétaire que budgétaire.

Historiquement, les marchés émergents ont été vulnérables aux chocs extérieurs, comme la crise financière mondiale, mais les gouvernements et les banques centrales des marchés émergents ont depuis lors mis en place des cadres crédibles qui offrent un certain degré de protection contre de tels événements.

Nous en avons eu la preuve tout au long du dernier cycle économique, dans lequel les pays émergents ne se sont plus contentés de réagir à la politique monétaire des États-Unis, mais ont agi de manière indépendante. Les banques centrales des marchés émergents sont intervenues efficacement à la suite de la crise inflationniste induite par la pandémie de COVID pour atténuer l'impact d’une inflation galopante. Ainsi, la banque centrale du Brésil a relevé ses taux 12 mois avant la première intervention de la Réserve fédérale américaine (Fed). En prenant des mesures aussi résolues, non seulement l'inflation a été maîtrisée assez rapidement dans l'ensemble des marchés émergents, mais de nombreux pays ont également bénéficié de taux réels positifs, offrant ainsi des opportunités intéressantes pour les investisseurs.

L'évolution de la crédibilité des mesures prises par les marchés émergents est l'un des changements les plus sous-estimés sur les marchés obligataires mondiaux.

D’un point de vue budgétaire, les marchés émergents bénéficient de faibles ratios dette/PIB, et d'une meilleure réputation en matière de discipline budgétaire. Cela se reflète dans les changements de notation favorables enregistrés en 2024, avec le relèvement des notes de 14 émetteurs souverains des marchés émergents, soit l'année la plus riche en relèvements nets depuis 20111.

Alors que les investisseurs sont de plus en plus préoccupés par la soutenabilité de la dette américaine, les pays des marchés émergents bénéficient de niveaux relativement faibles. Le ratio moyen dette/PIB des marchés émergents et des économies à revenu intermédiaire est de 75 %, alors que celui des économies avancées est de 110 %2. Des niveaux d'endettement stables permettent d’amortir les chocs mondiaux.

Bien que le seuil de tolérance du marché à l'égard des niveaux d'endettement dans les marchés émergents soit plus bas, les intérêts payés en pourcentage des revenus constituent un indicateur clé de l'accessibilité de la dette. À cet égard, on observe une convergence des comportements entre les marchés émergents et les marchés développés, puisque certains marchés émergents, tels que le Chili et la Pologne, ont des ratios intérêts/revenus similaires, voire inférieurs, à ceux des marchés développés3.

Qui plus est, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit que les gouvernements des économies émergentes resserreront leur politique budgétaire en 2026, contrairement aux économies développées où l’équilibre budgétaire devrait se détériorer.

Cette tendance est également confirmée par d'autres évolutions récentes observées au sein des marchés émergents, à savoir une amélioration générale des réserves en devises étrangères et une augmentation significative des marchés de la dette en devises locales, qui assurent une plus grande stabilité et une plus grande autonomie.

Ces facteurs rendent, selon nous, une allocation à la dette émergente de plus en plus pertinente, compte tenu de l'amélioration des fondamentaux et de l'indépendance croissante par rapport aux cycles politiques américains, grâce notamment à la mise en place de cadres monétaires et budgétaires crédibles et autonomes.

Moteur de croissance

Alors que les économies des pays développés sont toujours en proie à des difficultés de croissance et à une inflation persistante, les marchés émergents présentent des perspectives plus sereines.

Le premier semestre 2025 a été marqué par une croissance plus forte que prévu sur les marchés émergents, grâce à une combinaison de facteurs, et notamment à l'amélioration des cadres monétaires, macroprudentiels et budgétaires4. Les économies émergentes ont affiché une croissance plus rapide que les économies développées au cours des dernières décennies, et cette tendance devrait se poursuivre. Selon le FMI, les économies émergentes et en développement devraient croître de 4,2 % en 2025, tandis que la croissance des économies avancées devrait être de 1,6 %.

La croissance des marchés émergents bénéficie également d'une impulsion démographique plus positive. 85 % de la population mondiale vit dans un pays émergent5, et de nombreuses économies émergentes bénéficient d'une croissance démographique continue et présentent des tendances démographiques plus favorables. Cela crée une dynamique de croissance, avec une population en âge de travailler plus importante, ainsi qu'un potentiel de consommation intérieure plus important. Dans le même temps, les économies des marchés développés sont confrontées à la pression supplémentaire d'une main-d'œuvre en déclin et au poids accru d'une population vieillissante sur la dette publique.

Crédibilité des entreprises

Non seulement la situation souveraine des marchés émergents est favorable, mais la qualité de crédit des entreprises s'améliore également de manière constante.

Les entreprises des marchés émergents présentent souvent des indicateurs d'endettement plus favorables, avec des niveaux d'endettement net plus faibles et des ratios de couverture des intérêts plus élevés, et ce, tant pour les émetteurs investment grade que pour les émetteurs high yield.

La dette émergente continue d'offrir un avantage indéniable en termes de rendement par rapport au crédit des marchés développés, en particulier en ce qui concerne le high yield. Il est à ce titre intéressant de noter que cet avantage s'accompagne d'une meilleure qualité de crédit : environ la moitié de l'univers de la dette émergente est de qualité investment grade, et cette proportion augmente grâce à une vague de relèvements de notation d'émetteurs souverains et d'entreprises. De nombreux émetteurs émergents sont en meilleure santé financière que leurs homologues high yield des marchés développés, mais avec des spreads qui restent plus larges, ce qui crée un décalage de valorisation qui commence à attirer l'attention.

Cette prime des marchés émergents devrait perdurer, malgré les solides fondamentaux sous-jacents, car il s'agit d'un marché moins bien compris, diversifié sur de nombreux secteurs et pays. Cela pourrait constituer une excellente opportunité pour les investisseurs disposant d'un savoir-faire sur les marchés émergents de tirer parti de ces dislocations.

L’avantage en termes de diversification

La dette émergente offre aux investisseurs l'accès à un large éventail d'économies, de cadres politiques et de trajectoires de croissance. Les récentes perturbations liées aux droits de douane - en particulier celles introduites par l'administration Trump - ont mis en évidence les atouts en termes de diversification au sein même des marchés émergents. Des pays comme le Brésil et le Vietnam illustrent comment des structures économiques différentes peuvent conduire à différents niveaux d’exposition et de résilience.

Malgré un accès de volatilité sur les marchés après le Jour de la Libération, les spreads se sont resserrés depuis, ce qui suggère que les investisseurs se concentrent de plus en plus sur les fondamentaux plutôt que sur les gros titres. L'univers des marchés émergents, qui compte près de 100 pays dans lesquels il est possible d'investir, offre de nombreuses possibilités d'atténuer les risques propres à chaque pays et de tirer parti de changements structurels tels que le near-shoring et le commerce intrarégional.

De plus, l’épisode des droits de douane a jeté le doute sur la pérennité de l’exceptionnalisme américain, ce qui pourrait accélérer la rotation des portefeuilles au détriment des États-Unis. Avec un portage attractif, des fondamentaux qui s'améliorent et un environnement politique plus crédible, la dette émergente se démarque, d'autant plus que les marchés développés sont confrontés à des défis de plus en plus importants.

En bref, la dette émergente évolue. La combinaison d'un portage attractif, d'une amélioration des fondamentaux, d'une crédibilité accrue des politiques et d'un dollar potentiellement plus faible crée un contexte favorable à la classe d'actifs, en particulier à un moment où les marchés émergents sont soumis à des pressions accrues. Nous pensons que le moment est venu de réévaluer son rôle dans les portefeuilles.

Fitch Ratings, « Emerging market sovereigns benefit from net positive notation actions », (fitchratings.com), 18 octobre 2024.
Fonds monétaire international, « Gross debt position », (imf.org), avril 2025.
Banque mondiale, « Interest payments (% of revenue) », (worldbank.org), novembre 2025
Fonds monétaire international, « World Economic Outlook » (imf.org), octobre 2025
5 Financial Times, « Emerging markets has become a redundant term », (ft.com), septembre 2024.

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